Aux origines de la traduction : comment les hommes ont-ils commencé à se comprendre ?
Histoire de la traduction
Aux origines de la traduction : comment les hommes ont-ils commencé à se comprendre ?
Aujourd’hui, traduire nous paraît presque naturel. Lorsqu’une personne parle une langue que nous ne comprenons pas, nous cherchons un interprète, ouvrons un dictionnaire ou, désormais, utilisons un outil numérique. Mais il suffit de remonter quelques milliers d’années en arrière pour qu’une question fascinante apparaisse : comment les êtres humains ont-ils fait, la première fois qu’ils se sont retrouvés face à quelqu’un dont ils ne comprenaient pas la langue ?
Et surtout : à quel moment la traduction est-elle devenue une véritable fonction dans les sociétés humaines ?
Avant la traduction, il y eut probablement… le geste
Il est évidemment impossible de connaître la toute première traduction de l’Histoire. Elle a nécessairement précédé l’écriture et n’a donc laissé aucune trace. On peut cependant imaginer les situations qui l'ont rendue indispensable. Lorsque des groupes humains parlant des langues différentes se rencontraient pour commercer, négocier le passage sur un territoire, conclure une alliance ou simplement cohabiter, il fallait bien parvenir à communiquer.
Avant même l'existence d'interprètes, cette communication a probablement reposé sur ce que nous utiliserions encore spontanément aujourd'hui : les gestes, les expressions du visage, la désignation des objets et la répétition de certains sons ou mots.
Imaginez deux hommes qui ne partagent aucune langue. L'un montre un objet qu'il souhaite échanger. L'autre désigne ce qu'il propose en retour. Un geste, un mot répété, puis mémorisé. Peu à peu, certains individus ont sans doute appris davantage de mots de « l'autre » groupe que leurs compagnons. Sans porter encore ce nom, l'interprète était peut-être né.
L'interprète est probablement plus ancien que le traducteur
Nous employons souvent le mot « traduction » au sens large, mais une distinction est essentielle : le traducteur travaille sur l'écrit, tandis que l' interprète travaille sur la parole.
L'écriture n'étant apparue que plusieurs millénaires après les premières sociétés humaines, tout porte donc à croire que l’interprétation est beaucoup plus ancienne que la traduction écrite.
Les premiers interprètes n'étaient probablement pas des professionnels au sens moderne. Il pouvait s'agir de marchands ayant voyagé, de personnes vivant aux frontières de deux peuples, d'enfants issus d'unions entre communautés différentes, de prisonniers, de diplomates ou simplement d'individus ayant appris la langue d'un peuple voisin. Le bilinguisme devenait alors une compétence particulièrement précieuse.
Car dès que les échanges se développent, celui qui comprend les deux côtés acquiert une fonction essentielle : il devient l'intermédiaire.
Un symbole universel
Babel : quand les hommes cessent de parler la même langue
Impossible d'évoquer les origines de la traduction sans penser au célèbre mythe de la tour de Babel1.
Dans le récit biblique de la Genèse, l'humanité parle initialement une seule langue. Les hommes entreprennent alors la construction d'une ville et d'une tour destinée à atteindre le ciel. Dieu brouille leur langage afin qu'ils ne puissent plus se comprendre et les disperse sur la Terre.
La tour de Babel est ainsi devenue, dans la culture occidentale, l'un des grands symboles de la diversité des langues et de l'impossibilité de se comprendre spontanément.
Bien entendu, Babel n'est pas une explication historique de l'apparition des langues. Mais le mythe révèle quelque chose de profondément humain : depuis très longtemps, les hommes se sont interrogés sur une évidence étrange.
Pourquoi ne parlons-nous pas tous la même langue ?
Et l'on pourrait presque ajouter une autre question : dès lors que Babel symbolise la séparation des hommes par les langues, qui allait les réunir ?
Le traducteur et l'interprète deviennent précisément ceux qui reconstruisent des ponts entre les langues.
Quand la traduction entre dans l'Histoire
Avec l'apparition de l'écriture en Mésopotamie, autour de 3300-3000 av. J.-C., nous commençons enfin à disposer de traces permettant d'observer les contacts entre langues. Les civilisations anciennes n'étaient nullement monolingues. Empires, conquêtes et échanges commerciaux plaçaient constamment en contact des populations parlant des langues différentes.
À partir du IIIe millénaire av. J.-C., en Mésopotamie, par exemple, le sumérien et l'akkadien ont coexisté. Des listes lexicales bilingues ont été élaborées par les scribes : une forme très ancienne de nos dictionnaires.
Traduire devient alors autre chose qu'un simple moyen de communiquer oralement. C'est aussi une manière de transmettre et conserver le savoir.
À Ebla, de véritables exercices bilingues
Les découvertes effectuées sur le site antique d'Ebla, dans l'actuelle Syrie, rendent cette histoire particulièrement concrète. Les célèbres archives du palais d’Ebla, datant principalement du IIIe millénaire av. J.-C., ont livré de nombreuses tablettes lexicales. Le Digital Corpus of Cuneiform Lexical Texts répertorie notamment des catégories que les chercheurs désignent comme « Ebla Bilingual List » et « Bilingual exercise ».2
Et leur contenu est étonnamment varié. On trouve dans le corpus d'Ebla des listes concernant les animaux, les oiseaux, les poissons, les aliments, les métaux, les professions, les nombres ou les parties du corps.
Autrement dit, plusieurs millénaires avant nos dictionnaires bilingues, nos glossaires terminologiques et nos bases de données linguistiques, des scribes inscrivaient déjà sur des tablettes d'argile des connaissances lexicales organisées et, dans certains cas, des correspondances entre langues.
Le support a radicalement changé. Le besoin, beaucoup moins.
L'Égypte ancienne connaissait déjà les interprètes
Dès l’Égypte pharaonique, plusieurs millénaires avant notre ère, des intermédiaires assuraient des fonctions de médiation entre l’administration égyptienne et des populations étrangères, notamment dans les zones frontalières. Les sources témoignent ainsi de formes anciennes de médiation linguistique et interculturelle, même si l’existence d’une profession d’interprète au sens moderne fait aujourd’hui l’objet de discussions parmi les chercheurs.3
Cela nous rappelle une réalité parfois oubliée : le besoin de traduction apparaît presque partout où apparaît le pouvoir organisé.
Un souverain qui contrôle plusieurs peuples doit comprendre ses sujets. Une armée qui négocie doit disposer d'intermédiaires. Un marchand qui traverse les frontières doit pouvoir discuter des prix. Un ambassadeur doit transmettre exactement les paroles de celui qu'il représente.
La traduction accompagne donc très tôt le commerce, la diplomatie, l'administration, la guerre et le droit.
Une responsabilité ancienne
Traduire, c'était déjà prendre une responsabilité
Cette fonction d'intermédiaire n'était certainement pas anodine. Imaginez un interprète placé entre deux souverains qui négocient une alliance. Une nuance mal comprise peut modifier le sens d'une proposition. Un chiffre mal transmis peut changer un tribut. Une formulation trop brutale peut transformer une négociation en conflit.
Une problématique extrêmement moderne apparaît donc très tôt : traduire ne consiste pas seulement à connaître deux langues.
Il faut comprendre l'intention, le contexte et parfois les différences culturelles.
Le traducteur est ainsi placé dans une position singulière : il doit rendre compréhensible une parole qui ne lui appartient pas. Le traducteur ne transporte donc pas seulement des mots. Il transporte des concepts.
La pierre de Rosette : quand la traduction aide à retrouver une langue perdue
Un objet symbolise particulièrement bien cette histoire : la pierre de Rosette4, découverte en Égypte en 1799.
Elle porte un même décret datant de 196 av. J.-C. rédigé selon trois systèmes d'écriture : hiéroglyphique, démotique et grec ancien. La comparaison de ces textes joua un rôle déterminant dans les travaux qui permirent notamment à Jean-François Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes au début du XIXe siècle.
Ici, la traduction accomplit quelque chose d'extraordinaire : elle ne permet plus seulement à deux personnes vivantes de communiquer. Elle permet à une civilisation disparue de parler à nouveau.
Quand la traduction fait circuler les savoirs
Au fil des siècles, la traduction devient l'un des principaux véhicules de circulation des connaissances.
Des œuvres grecques passent dans d'autres langues. Des savants du monde arabo-musulman traduisent, commentent et transmettent des textes scientifiques, médicaux et philosophiques de l'Antiquité. Une partie de ces connaissances circule ensuite vers l'Europe latine grâce à de nouvelles traductions.
La Bible elle-même possède une histoire profondément liée à la traduction : à partir du IIIe siècle av. J.-C., la Septante, ancienne traduction grecque des Écritures hébraïques traditionnellement associée à Alexandrie, constitue l’un des grands jalons de cette histoire. Viendront ensuite les traductions latines puis les versions en langues vernaculaires. Son nom, « Septante », renvoie à la tradition des quelque soixante-dix — ou soixante-douze — traducteurs auxquels cette traduction aurait été confiée5.
Chaque traduction permet à un texte de franchir une frontière géographique, linguistique et parfois temporelle. Sans traducteurs, une partie considérable des idées qui ont façonné nos sociétés serait peut-être restée enfermée dans sa langue d'origine.
Jérôme et la Vulgate : traduire pour transmettre
À la fin de l’Antiquité, aux IVe et Ve siècles de notre ère, Jérôme de Stridon, plus connu sous le nom de saint Jérôme, entreprend à son tour la traduction latine de textes bibliques. Son travail jouera un rôle majeur dans la constitution de la Vulgate, qui occupera pendant des siècles une place centrale dans le christianisme occidental. Jérôme est ainsi devenu l’une des grandes figures historiques de la traduction — au point d’être aujourd’hui considéré comme le saint patron des traducteurs6.
Plus tard, notamment entre les VIIIe et Xe siècles, un vaste mouvement de traduction se développe dans le monde arabo-musulman, particulièrement sous les Abbassides. Des textes grecs de philosophie, de médecine, de mathématiques ou d’astronomie sont traduits, notamment en arabe, étudiés et commentés7. À partir des XIe et XIIe siècles, une partie de ces savoirs circule à son tour vers l’Occident latin par de nouvelles traductions.
Traduire, c'est interpréter un sens pour le reconstruire dans un autre système linguistique et culturel.
C'est précisément pourquoi les débats contemporains sur la traduction automatique sont si intéressants : derrière des technologies radicalement nouvelles demeure une question vieille de plusieurs millénaires.
Comment transmettre fidèlement à quelqu'un une pensée formulée dans une langue qu'il ne comprend pas ?
De l'Antiquité à aujourd'hui
De Babel à l'intelligence artificielle
Le contraste est saisissant. Il y a plusieurs milliers d'années, un marchand devait probablement apprendre quelques mots étrangers, faire des gestes ou rechercher un intermédiaire bilingue pour négocier avec un inconnu.
Aujourd'hui, quelques secondes peuvent suffire pour obtenir la traduction d'un texte dans des dizaines de langues. Et pourtant, la fonction fondamentale n'a pratiquement pas changé.
Entre deux personnes qui ne se comprennent pas se trouve toujours un pont.
Autrefois, ce pont était un voyageur, un marchand, un scribe ou un interprète. Plus tard, il fut le traducteur travaillant avec ses livres et ses dictionnaires. Aujourd'hui, il dispose de bases terminologiques, de logiciels spécialisés et de l'intelligence artificielle.
Finalement, l'histoire de la traduction est presque aussi ancienne que celle des rencontres entre les peuples.
La traduction, un pont entre les peuples
Et si le mythe de Babel raconte la séparation des hommes par les langues, l'histoire de la traduction raconte exactement le mouvement inverse : l'effort ininterrompu - sans jamais renoncer - des hommes pour continuer, malgré tout, à se comprendre.
Sources
La Bible — Genèse 11, 1-9
Genèse 11, 1-9 — La tour de BabelRécit de la tour de Babel, utilisé dans l’article pour sa portée culturelle et symbolique concernant la diversité des langues et la difficulté de se comprendre.
ORACC — Digital Corpus of Cuneiform Lexical Texts (DCCLT), University of Pennsylvania
Digital Corpus of Cuneiform Lexical Texts — IntroductionCorpus consacré aux textes lexicaux cunéiformes. Il documente notamment les listes lexicales, leur rôle dans la transmission des connaissances et l'enseignement des scribes, ainsi que l'évolution des traditions lexicales mésopotamiennes.
Christian Olalla-Soler — Interpreting, John Benjamins
Beyond the Interpreter Hypothesis: Multifunctional frontier agents in Ancient Egypt’s Old KingdomArticle de Christian Olalla-Soler publié en 2026 dans la revue Interpreting. L’étude réexamine l’idée selon laquelle des interprètes auraient constitué une catégorie professionnelle dans l’Égypte de l’Ancien Empire et propose plutôt de considérer certains acteurs comme des agents multifonctionnels de médiation aux frontières. DOI : 10.1075/intp.00131.ola.
British Museum
The Rosetta Stone — Collection EA24Notice officielle du British Museum consacrée à la pierre de Rosette, stèle datant de 196 av. J.-C. portant un décret en trois systèmes d’écriture : hiéroglyphique, démotique et grec.
Gilles Dorival — Oxford University Press
The Septuagint from Alexandria to Constantinople: Canon, New Testament, Church Fathers, CatenaeOuvrage de Gilles Dorival publié par Oxford University Press en 2021, consacré à l’histoire de la Septante, à sa réception, au Nouveau Testament, aux Pères de l’Église et aux traditions de commentaires bibliques. DOI : 10.1093/oso/9780192898098.001.0001.
Bibliothèque nationale de France (BnF)
Saint Jérôme, 342-420 — Tous les savoirs du mondeBiographie proposée par la Bibliothèque nationale de France retraçant notamment l’apprentissage de l’hébreu par Jérôme, son activité de traduction des textes bibliques et son travail à l’origine de la tradition de la Vulgate.
Stanford Encyclopedia of Philosophy
Greek Sources in Arabic and Islamic PhilosophyPrésentation universitaire de la transmission des sources grecques vers le monde arabe et islamique, notamment du mouvement de traduction qui s’est développé sous les Abbassides et de la circulation des œuvres philosophiques et scientifiques grecques jusqu’à la fin du Xe siècle.
À propos de cet article : cet article s’appuie sur des sources historiques, institutionnelles, bibliographiques et universitaires. Les références sont utilisées pour documenter les différents jalons évoqués dans l’histoire de la traduction, depuis les traditions anciennes jusqu’aux mouvements de traduction de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge.
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