L’art de traduire l'érotisme : quand les mots se mettent à nu
Traduire un traité de philosophie requiert de la rigueur. Traduire un polar demande un sens du rythme. Mais traduire une scène d’intimité exige, en plus de tout cela, une forme de courage stylistique. En littérature, le passage à l’acte est souvent un moment très attendu, chargé de tension émotionnelle, où le langage doit se faire oublier pour laisser place aux sensations.
C'est un véritable exercice de funambule, et le traducteur ou la traductrice se retrouve souvent à danser sur la corde raide.
Les répétitions
L’anglais est une langue efficace, presque anatomique dans sa structure. Il n’a aucun scrupule à répéter trois fois le mot lips ou hands dans un même passage. En anglais, cela passe pour de la précision. En français, c’est une lourdeur qui brise instantanément le charme.
Car oui, le français déteste la répétition, en particulier dans des passages émotionnels. Pour sauver la scène, le traducteur doit devenir un peu magicien :
- La métonymie : on ne parle plus des lèvres, mais du souffle, du murmure ou du goût.
- L'ellipse : parfois, ne pas nommer l’organe mais décrire le mouvement suffit à rendre l’image bien plus puissante.
- La richesse lexicale : là où l'anglais reste sur le physique, le français doit aller chercher la texture et la température.
Un équilibre délicat
C’est ici que réside le véritable danger. En traduction érotique, il existe deux précipices :
- Le ridicule : à force de vouloir éviter les mots crus, on tombe dans des métaphores fleuries ou cosmiques qui font sortir le lecteur de l’histoire par un éclat de rire. Personne ne veut lire une thèse sur des "astres qui se rencontrent" en plein milieu d’une chambre à coucher.
- Le vulgaire : à l’inverse, une traduction trop crue de certains termes anglo-saxons peut paraître brutale, voire clinique, en français. Ce qui paraît "sensuel" dans le texte source peut devenir "sale" ou déplacé une fois traduit, changeant totalement l’intention de l’auteur.
Le secret ? Traduire l’émotion, pas l’anatomie.
La réussite d’une scène intime ne tient pas au choix du bon synonyme pour une partie du corps, mais à la restitution du rythme, de la musicalité de la scène. Personnellement, j'aime recourir à ce que nous savons des personnages depuis le début de l'histoire, laisser leurs personnalités s'exprimer dans l'acte d'amour. Ainsi, pour un soldat, on pourra parler de “voluptueux assauts”. Pour une érudite ? D'une “alchimie des sens”. La scène devient alors une extension de la narration, et non une simple parenthèse technique.
Pour situer ces aspects dans le cadre légal et déontologique, consultez l'article Interprètes et secret professionnel.
Le rythme
Quand je parle du rythme d'une scène, c'est parce qu'elles ont toutes leur propre tempo.
Une scène de passion effrénée se traduit par des phrases courtes, hachées, presque essoufflées. Une scène de tendresse demande des phrases plus longues, plus fluides, où les sonorités (allitérations, assonances) comptent autant que le sens des mots. Le bon mot n'est pas celui qui décrit ce que font les personnages, mais celui qui fait ressentir au lecteur ce qu’ils éprouvent.
L’évolution des mœurs
J'ai pu constater, au fil des années, que ce qui faisait frissonner le lecteur hier peut sembler daté, voire problématique, aujourd'hui. Au traducteur de s'adapter à son époque et au lectorat ciblé.
Le vocabulaire de la domination : des termes qui passaient pour “virils” dans les romances des années 80 (où la force ou le contrôle étaient des qualités essentielles dans la séduction masculine) se heurtent aujourd'hui au délicat prisme du consentement. Une bonne traduction doit savoir doser la rudesse du texte source pour qu'elle reste érotique, sans devenir agressive ou dérangeante pour un lectorat contemporain (sauf si, bien sûr, c'est le style recherché).
La fin des métaphores \"fleuries\" : il y a trente ans, pour éviter la vulgarité, on abusait des métaphores botaniques (le bouton de rose) ou des termes grandiloquents (sa virilité triomphante). Aujourd'hui, ce style est perçu comme trop prude ou kitsch. Le lectorat actuel accepte mieux une certaine forme de réalisme, et le mot neutre “sexe” est devenu préférable à ses alternatives trop imagées.
L’inclusivité physique : l'évolution des mentalités nous a aussi amenés à repenser la manière dont on décrit les corps. On s'éloigne désormais des stéréotypes de genre figés (la "fragilité" systématique de l'une face à la "puissance" de l'autre) pour privilégier des termes qui soulignent l'échange et la réciprocité.
Les traducteurs et traductrices, ces funambules
En résumé, traduire l’intime est un exercice de haut vol. Le moindre faux pas plonge vos lecteurs et lectrices dans les abîmes du graveleux, au lieu de les propulser vers le septième ciel. En tant que traducteurs et traductrices, nous devons accepter que le dictionnaire ne suffit pas à ce genre d'exercice. Il faut apprendre à bien connaître les personnages, à lire entre les lignes et oser réinventer une sensualité propre à la langue de Molière : élégante, suggestive et surtout… pénétrante.
Pour aller plus loin
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